SEPTEMBRE 2025
Jour 32
Assis sur le tapis, Jérémy caressait Rocky.
« Demain, c’est l’école. Y’aura la maîtresse, des copains… et peut-être des méchants. »
Le chien cligna des yeux.
« Si j’ai peur, je penserai à toi. »
Rocky posa la tête sur ses genoux.
Jérémy sourit : « T’inquiète pas, je te raconterai tout. »
A la paillote du Pin Parasol, il avait levé son verre : “Septembre, c’est fini, je me prends en main !”
Abonnement annuel, planning sur le Frigo.
Bodyattack, Bodybalance, Bodycombat, Bodyjam, Bodypump, Bodystep.
Fin septembre, sa carte de membre reposait en paix. Dans le sac, sous les chips.
Jour 33
Canicule. Fenêtres grandes ouvertes.
Aller tous vous faire foutre, bandes d’esclaaaaaaves !!
On entendit l’homme dans toute l’aile nord de la cité.
Mon Dieu, dit Hélène ! J’ai l’impression qu’il y a de plus de fous dans cette ville.
Demain, pour l’homme il n’ y aurait pas de rentrée.
247 millions à l’EuroMillions.
Cravate choisie.
Chemise parfaitement repassée.
Richelieu brillants, cirés à blanc.
Cette année, ce serait la bonne. Quinze ans qu’il attendait le poste.
Le titre suffirait à effacer tout ce qu’il n’était pas.
Il ne serait plus un homme ordinaire.
Il serait incontestable.
Jour 34
Jérémy avait jeté son cartable dans l’entrée.
Rocky était déjà là. ils s'accroupirent pour parler à voix basse.
« Rocky… aujourd’hui, j’ai eu peur à l’école.
Y’avait un grand qui criait dans la cour… »
Rocky se raidit.
« Mais après, j’ai couru plus vite que lui. »
Jérémy détala en riant.
Rocky regagna son coussin pour de prochaines aventures.
En haut de la colline, les rangs de vignes s’étiraient jusqu’au ciel.
La lumière traversait un grain de muscat et ses deux pépins noirs, suspendus dans la chair sucrée.
Je le portai à mes lèvres.
Il éclata et tout le paysage se libéra dans ma bouche.
Jour 35
Derrière les murets de pierres chaudes, les ceps couraient jusqu’à l’horizon.
Des cailloux blancs parsemaient le sol, comme des miettes oubliées.
Les hommes étaient passés.
Ils n’avaient rien laissé.
Peut-être une grappe, çà et là.
Bonne résolution, il s’était inscrit à un cours de salsa.
Les femmes adorent danser.
Première séance, la prof avait choisi ses mots :
Vous êtes un peu mécanique, il va falloir apprendre à accueillir le rythme.
Il n’avait pas forcément compris. Et à quoi bon ?
Nos choix ne révèlent leur sens qu’à partir du moment où on leur permet d’exister.
La semaine d’après, il revint.
Jour 36
Jérémy racontait sa journée à Rocky, qui écoutait… mais espérait quand même qu’un morceau de cookie lui tombe dans la gueule.
« Il y a une nouvelle à l’école. Elle s’appelle Camille. Aujourd’hui, elle m’a donné un bout de son Kinder Bueno. »
Il marqua une pause.
« Je crois qu’on va se marier. »
Olivier passa devant le grand bureau vide, celui avec la vue imprenable sur la ville, celui qui frôlait l’
espace de travail de Stéphanie.
Tout allait s’aligner comme il l’avait imaginé depuis quinze ans.
Il allait devenir un astre.
On lui donnerait du monsieur.
On lui donnerait de la déférence.
Et gare à celui ou celle qui oublierait.
Jour 37
Dans la cour, Neijma riait aux blagues sans les écouter.
Ses yeux balayaient les bancs, les groupes, les regards.
Elle tirait sur la manche de son pull, tripotait son bandana Hermes.
Surtout ne pas chercher Antoine.
Surtout être là quand il passerait.
Adossé au mur, Antoine lisait sans lire.
Il savait où se trouvait Neijma, sans lever la tête.
Un rire lui parvint, clair, puis d’autres, plus proches.
Il nota une phrase, ratura.
Surtout ne pas chercher Neijma.
Surtout être là quand elle passerait.
Jour 38
« Je ne comprends pas tous ces gens qui partent en vacances en août. »
« En plus, avec les pics de consommation d’eau, c’est irresponsable. »
Jennifer hocha la tête, peau déjà bronzée après trois jours en plein Pacifique. Retour dans 4 jours, il fallait optimiser.
Leur écolodge, planté dans le corail, offrait une vue splendide.
Ils avaient encore du sable sur les chevilles, souvenir du jet-ski du matin.
Quitte à mentir pour enjoliver ses vacances, mieux vaut rester à la maison, bosser le sujet et faire des économies. L’année dernière, on a fait un trek au Bhoutan. Gros succès.
Jour 39
Il leva son verre et comprit.
Quatre semaines suffisent à se reposer.
À la cinquième, ça vous pète à la gueule.
Le travail, le bureau, les horaires.
C’était l’œuvre de quelques-uns. On avait tous obéi.
Stanislas remonta le col de sa chemise en lin.
« Tu vois, Jennifer, septembre, c’est pour les vrais… ceux qui savent vivre. »
Elle posa ses lunettes Gucci sur la table.
« Grave. Et en plus, au bord de la mer, on est sûrs de trouver du poisson frais.»
Il regarda son assiette de burrata, puis l’horizon.
Jour 40
A l’Espiguette, au soleil couchant, elle avait vu les autres faire du yoga face à la mer.
“Moi aussi, je veux cet équilibre intérieur.”
Premier cours de la rentrée, chien tête en bas et une grande découverte : la lombalgie.
Allongé dans l’herbe, les étoiles au-dessus de lui, il avait senti l’appel : «Je méditerai tous les jours.»
Le lendemain, trois minutes de respiration.
Puis il s’endormit, la bouche ouverte.
Jour 41
Sur la piste de danse, elle devenait une autre. Ou peut-être, enfin, elle-même. Elle s'ancrait dans le sol. Ses mouvements contenaient le vent, l'eau, le feu. Il pensa à Whitman en la regardant, hypnotisé : « she contains multitudes. »
Devant l’océan, bière à la main, il avait juré : « Mon Houellebecq, je l’écris cette année. »
À la rentrée, il ouvrit un fichier.
Il tapa : Titre. Ouvrit une deuxième bière. S’imagina sur un plateau d’émission littéraire. Mit « Titre » en italique. Ouvrit une troisième bière. « Se mettre dans la peau de l’auteur » : une autre bière. Réveil 3H du matin, pâteux sur le canapé.
Jour 42
« Quelle chance de partir en septembre. Éclate-toi bien ! Et surtout envoie des photos ! »,
lui avait écrit Sandra par texto.
Il avait répondu par une photo de l’IRM de ses ligaments croisés. Les deux. "Changement de programme"
En terrasse à Barcelone, il s’était dit : « C’est décidé je me mets, à l’Espagnol.»
Premier cours du soir, il balbutia « hola qué tal ? »
Elle demanda la date du jour.
Il lui répondit qu'il aimait la paella.
Jour 43
Le soleil se couchait derrière les collines, rosissant les grappes.
Les feuilles, jaunes de fatigue, bruissaient à peine.
Un tracteur rentrait lentement, emportant l’odeur du raisin mûr.
Elle leva les yeux : le ciel avait exactement la couleur du jus qu’elle venait de presser.
Sur mon vélo, l’odeur m’arrêta net.
Je me revis 25 ans plus tôt. Toque sur la tête.
Filets de rouget roulés dans la feuille de figuier.
Et au contact de la poêle, de l’huile fumante, cette odeur de figue qui explose.
Jour 44
Pour la première fois, prêt à vaincre le démon, il était sorti seul en soirée salsa. Ce soir-là, avant d'inviter sa toute première partenaire, le cœur battant, il avait observé un couple magnifique. Électrique. Quelque chose avait vibrer sous sa peau. Comme une évidence. « Danser ce n’est pas séduire, c’est écouter. Un pas vers l’autre. Un pas vers soi. »
Sous le parasol, il avait pensé : « En septembre, je change de peau, plus stylé, plus charismatique.»
Il entra au bureau, pantalon en lin crème, mocassin en daim chocolat, chemise moutarde en coton pima.
On le salua : “Salut Bernard.”
jour 45
Roberto le pigeon n'avait pas bougé de Notre Dame de l'été. Il aimait les trottoirs de la capitale. Les pots d’échappement revenaient plus nerveux en septembre.
Il allait pouvoir reprendre son long suicide parisien.
Les commérages allaient bon train chez les tomates grappes.
Une cœur de bœuf était tombée amoureuse d’une grosse russe, toute craquelée de soleil.
On chuchotait qu’elles s’étaient roulées ensemble dans un cageot, sous les regards outrés de quelques tomates bleu indigo.
Les noires de Crimée firent mine de ne rien voir.
Mais au coulis, on les retrouva toutes les deux, réduites à la même sauce.
Jour 46
À la maternelle Aristide Briand, on l’appelait le Baron de la Fraise.
Ses Tagadas étaient devenus la principale monnaie d'échange.
La côte des bonbons grimpait comme le Nasdaq.
Les loulous de Wall Street avaient trois ans, et déjà du sang sur les bavoirs.
Rentrée Littéraire :
Il acheta trois romans de septembre. Pile soignée sur sa table basse.
Puis il les photographia, filtre sépia.
La légende : « Passion lecture. »
Il avait lu tous les titres.
Jour 47
Les CE2 chuchotaient son nom comme une légende.
La Comtesse du Kinder Bueno.
Deux barres pour acheter le silence d’une classe entière.
Elle régnait sur les secrets comme sur les noisettes.
6eB, le prof soupira :
« Socrate disait : je sais que je ne sais rien.
Mais ça, vous, vous l’ignorez. »
Personne n’écoutait.
Sauf Yassine. Dix ans, bras croisés.
« Monsieur, Vous connaissez pas plutôt un philosophe qui savait des trucs.»
1-0. L’année ne faisait que commencer.
Jour 48
Personne ne rigolait avec eux.
Les Soeurs Carambar coupaient les langues à coups de blagues pourries.
Qui riait trop fort payait double.
Leurs dettes se mâchaient longtemps.
La rentrée, ses cocktails de nouveautés puis la gueule de bois.
Jour 49
Le Baron de la Fraise voyait son empire vaciller.
Un nouveau caïd distribuait ses Pitch au chocolat par demi-sachets.
On l’appelait le Parrain.
Les CP1 changèrent de camp.
Le marché noir avait désormais un goût amer de cacao.
À la rentrée : « Bloquons tout ! »
Les ostéos vont être contents.
Jour 50
Dans le train du retour, il fixait la mer qui s’éloignait.
«Cette année, je prends de la hauteur. Kant, Nietzsche, la sagesse.»
À la rentrée, il s’acheta un mug Socrate à la Fnac.
Gwendoline avait posé son cartable et s’accroupit devant la cage du cochon d’Inde.
« Gustave, aujourd’hui, j’ai pris la gomme de Kevin et je l’ai jetée dans les toilettes. » Elle colla son front contre les barreaux.
« Si tu étais en classe, je t’aurais mis dans la chasse aussi, pour voir. »
Jour 51
Rentrée littéraire :
Une romancière célèbre prise en photo sur une plage en Bikini. Mode bombe atomique.#insounetablelégèretédelêtre
Dans sa chambre, Gwendoline ouvrit la porte de la cage.
« Viens, Gustave, j’ai mis du scotch sur la bouche de Léa à la récré.
Comme ça, elle pouvait plus parler. »
Elle éclata de rire.
« Si tu cries trop fort, je peux essayer avec toi. »
Jour 52
Préau de la maternelle Aristide Briand.
Le Baron de la Fraise comptait ses Tagadas, regard de trois quarts, mâchoires serrées.
En face, le Parrain du Pitch alignait ses sachets moelleux comme une cartouchière de mitrailleuse.
La Comtesse du Kinder Bueno claqua son emballage alu comme un colt Remington.
Les Sœurs Carambar ricanaient, les joues gonflées, crachant des mollards sucrés au sol.
La récré sentait le cacao, le sucre et la peur.
Quelqu’un allait payer en sang, en chique, ou en bonbons.
Les Cm2 frappèrent simultanément. Comme un éclair.
Ils raflèrent tout : les Tagada, les Pitch, les Kinder, les Carambar.
Quand la cloche sonna, il ne restait plus rien.
Juste du plastique froissé, trois taches de sucre fondu, et une odeur de défaite.
Assise sur son lit, Gwendoline caressait distraitement Gustave le cochon d'Inde.
« Aujourd’hui, j’ai dessiné Chloé sans tête. Elle a pleuré. »
Elle pinça les moustaches de l’animal.
« Toi, si je t’enlève la tête, t’auras plus rien à dire non plus. »
Jour 53
Après avoir échangé pendant des jours avec elle sur un site de rencontre,
il avait l’impression d’en savoir déjà trop.
C’était le danger de vouloir tout contrôler.
Il effaça son profil, comme on ferme une fenêtre.
Assis face à l’inconnue, il se dit que Tinder, c’était un peu comme un Kinder. Il y a une surprise dedans. Mais souvent, quand tu l'ouvres. elle est déjà cassée à l'intérieur.
Jour 54
Assise face à l’inconnu, elle se dit que Tinder, c'était un peu comme un Kinder, le jouet à l'intérieur, même sans la notice, on peut toujours s'en servir.
Avec tous les entretiens d’embauche qu’il avait passés en septembre,
Il était confiant pour son date Tinder de ce soir.
Quand elle arriva, il lui serra la main, puis sortit son CV.
Elle se leva pour aller se repoudrer le nez. À tout jamais.
Jour 55
À la rentrée : « Bloquons tout ! »
Mathias du CP1, Jordan du CP2, et Gwendoline — qui régnait déjà sur le CE1-1 et le CE1-2 — préparaient les banderoles.
Leurs revendications restaient floues. Mais la maîtresse ne rentra jamais dans la classe.
La pâte sablée roulait sous le palet. Fine. Beurrée.
Un voile de crème pâtissière adoucissait l’acidité.
Les mûres éclataient, noires et fraîches, jus sucré sur la langue.
Elle se revit enfant, doigts tachés, bouche violette.
7 ans pas plus, c'était l'âge de chaque bouchée.
Jour 56
À l’école, Enora montra le dessin de ses vacances.
Il était vachement beau.
« Il fallait écrire », trancha la maîtresse devant toute la classe.
Enora se jura de ne plus jamais dessiner.
Au bureau, Patrick proposa de mettre en place des binômes de travail.
« Occupez-vous du dossier Lambert au lieu de penser organisation », trancha son chef.
22h, le soir même. Patrick et Djibril attendaient le Chef , en binôme, dans le parking souterrain.
Jour 57
La rentrée : Putain de feux rouges !
Cette fois-ci Stéphanie allait définitivement sortir du cadre.
On retrouva ses sandales devant la fenêtre de son salon-cuisine.
Jour 58
La CPE entamait sa liste 2025. Sûrement un très grand cru.
Prénoms garçon : Sylvester, Attila, Charlolivier, Bruce-Lee, Kenzo, Djustyne, Youyou, Benjapaul.
Prénoms féminins : Abstinence, Meibelyne, Gabryélène, Labourgeoise, Anisette, Sandranastasia, Clitorine, Lampe.
Enfant, on rêve de la liberté des adultes.
Adulte, on rêve de la liberté des enfants.
Le tourbillon magique de la vie.
Jour 59
Les congas chuchotaient avant l’orage,
la basse chaloupait,
les accords de piano oscillaient de haut en bas,
les cuivres s'imbriquaient,
le tout dans une harmonie tendue.
Elle connaissait cette intro par cœur.
Quand elle entendit « Lluvia » de Louie Martinez et Ray de La Paz,
elle chercha tout de suite un danseur.
Il était là,
main tendue, paume vers le ciel.
Ses épaules roulaient déjà sur les congas.
Elle lança ses bras,
poignets déliés, doigts en éclat.
Elle prenait place dans l’espace.
Les bustes s’ouvraient.
Dans leurs têtes,
la carte du morceau :
les breaks, les ponts, le passage Rumba,
le chorus de percussions.
Chaque mouvement musical,
enlacé dans une même pulsion organique.
Lui attendait le stop,
ce bloc net,
où tout l’orchestre se fige.
Il le sentait approcher,
comme un battement du cœur,
prêt à lancer son triple tour extérieur.
Le morceau voyageait,
montait, redescendait, se brisait, repartait.
Elle savait qu’au stop,
elle plierait les genoux,
remonterait en cercle parfait,
main droite en ellipse caressant sa nuque,
libérant ses cheveux en cascade.
Lui visualisait déjà son tour,
sa sortie en équilibre,
son arrêt exact sur le temps.
Leurs regards dégoulinaient d’exaltation.
Le silence tomba.
Une respiration brève.
Leurs gestes se rencontrèrent :
son bras en ellipse,
ses cheveux en pluie,
son tour précis.
Tout s’imbriqua,
dans l’espace d’un instant.
Deux étoiles dans l’univers.
C’était la première fois
qu’ils dansaient ensemble.
Jour 60
Rentrée littéraire 2035.
Quatre cents romans annoncés.
Quatre cents résumés publiés.
Personne ne trouva le temps d’écrire les livres.
Ni de les lire.
« Si tu continues comme ça, tu finiras coiffeuse ou caissière ! »
Les rires fusèrent.
Mais Inès, dix ans, releva la tête.
« Ou institutrice. »
Silence.
La cloche sonna, comme une délivrance.
Jour 61
C’était la pleine saison des mirabelles.
Pour célébrer, André et Raymond en avaient débouché trois bouteilles.
La suite resta plus floue.
Olivier allait fêter dignement son nouveau poste.
Il s’apprêtait à basculer dans une autre vie.
Le bouchon de champagne lui percuta l’œil droit.
Il recula, trébucha.
Son badge fut retrouvé intact, huit étages plus bas.
Le service RH envoya une carte.