Micronouvelles Jour 59
Les congas chuchotaient avant l’orage,
la basse chaloupait,
les accords de piano oscillaient de haut en bas,
les cuivres s'imbriquaient,
le tout dans une harmonie tendue.
Elle connaissait cette intro par cœur.
Quand elle entendit « Lluvia » de Louie Martinez et Ray de La Paz,
elle chercha tout de suite un danseur.
Il était là,
main tendue, paume vers le ciel.
Ses épaules roulaient déjà sur les congas.
Elle lança ses bras,
poignets déliés, doigts en éclat.
Elle prenait place dans l’espace.
Les bustes s’ouvraient.
Dans leurs têtes,
la carte du morceau :
les breaks, les ponts, le passage Rumba,
le chorus de percussions.
Chaque mouvement musical,
enlacé dans une même pulsion organique.
Lui attendait le stop,
ce bloc net,
où tout l’orchestre se fige.
Il le sentait approcher,
comme un battement du cœur,
prêt à lancer son triple tour extérieur.
Le morceau voyageait,
montait, redescendait, se brisait, repartait.
Elle savait qu’au stop,
elle plierait les genoux,
remonterait en cercle parfait,
main droite en ellipse caressant sa nuque,
libérant ses cheveux en cascade.
Lui visualisait déjà son tour,
sa sortie en équilibre,
son arrêt exact sur le temps.
Leurs regards dégoulinaient d’exaltation.
Le silence tomba.
Une respiration brève.
Leurs gestes se rencontrèrent :
son bras en ellipse,
ses cheveux en pluie,
son tour précis.
Tout s’imbriqua,
dans l’espace d’un instant.
Deux étoiles dans l’univers.
C’était la première fois
qu’ils dansaient ensemble.