AOUT 2025
Jour 1
Je crus entendre un souffle du fonds de ma tente.
Ce n’était pas celui du vent.
J’écoutais mieux.
Ce n’était que le silence qui s’étirait.
Marché de Saint-Saturnin-lès-Avignon, 5 h du matin.
Une centaine de Melons de Cavaillon faisaient face à un étal de melons jaunes d'Espagne.
— Rentrez chez vous les espingouins, avant qu’on vous écrase.
— Tu l'entends celui-là, José ? Tu vas finir entre deux tranches de pata negra, cabrón.
Trois cagettes de fraises andalouses arrivèrent en renfort.
Les Melons de Cavaillon se resserrèrent.
Le piment d’Espelette cracha le premier.
Jour 2
Avec un Cap comme ça on n’est pas arrivé à Ouessant avant l’hiver, râlait le fier traceur GPSMAP® 9027.
Ta gueule, répondit Aphrodite, la goélette. Et admire le paysage.
À la sortie du bois, le vent passa.
Il secoua l’or blanc des herbes hautes, agita les fleurs, le parfum des forêts,
puis disparut avec son butin.
Les montagnes restèrent de marbre,
et tout s’ajusta derrière lui.
Jour 3
À l’arrière du Break R18 GTL,
le chien ne se sentait pas bien.
Ça se sentait.
Il avait vu un reportage sur les crashs tests.
Les parebrises explosés, les mannequins disloqués.
Il avait encore de belles choses à renifler, lui !
Le ciel en travelling, projeté sur le lac,
j’observais en miroir les profondeurs du ciel.
Puis le reflet cligna.
La surface frémit.
Et je compris que je n’étais pas le seul à regarder.
Jour 4
Il s’assit près d’elle, chemise en lin, bronzé, chevilles croisées, regard intense.
Elle le fixa.
— Tu pues l’ail.
Il voulut répondre.
Même le bouchon partit se cacher dans la bouteille.
On l’appelait L’insolente
Elle coupait les chemins, volait la lumière, crachait sur les ponts.
Les pierres râlaient, les berges pliaient.
Mais au creux des racines, on la laissait passer.
Elle faisait rire les grenouilles.
Jour 5
Il avait oublié sa crème.
Elle proposa de l’aider.
Dos, épaules, reins… il ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, elle tartinait déjà un autre gars.
Indice 50, cœur zéro.
Pendant que d’autres faisaient du canyoning
ou sirotaient des mojitos dans une paillote,
Gérard fouillait dans les tiroirs.
Celui de Claire contenait une lettre non envoyée.
Il la lut trois fois.
Puis pleura.
Jour 6
"L’albatros plongea comme une ogive.
Angle impeccable, ligne pure.
Mais en ressortant, rien.
La mouette, perchée sur une bouée, éclata de rire.
— Faut pas viser. Faut flairer.
Elle s’approcha du parasol, comme chaque jour.
C’était sa zone, son créneau horaire.
À 11h30, elle arrachait un sandwich.
À 15h, elle criait sur les enfants.
À 17h, elle chiait sur les serviettes.
Le monde des humains était un désordre.
Mais le planning, lui, était clair.
Jour 7
À Khyar Tsung, au pied du Dolma Ri,
Augustin venait de rejoindre sa retraite.
La chambre était spartiate quand même.
Croisant un moine, il lui demanda :
— Le brunch du dimanche, c’est à quelle heure ?
Le moine le fixa longuement.
— Faut réserver, à l’avance ?
Claire rentra le 28, bronzée.
Le tiroir était ouvert.
Elle parcourut la lettre.
Puis regarda Gérard.
Il souriait.
— J’ai tout relu. Et j’ai corrigé quelques fautes.
Jour 8
Toulouse, un mois de juillet, sur un étal du marché Victor Hugo.
Une fraise et un cassis.
— Pauvre con !
— Morue !
le GPSMAP® 9027 boudait dans son coin,
le baromètre répétait qu’il « sentait un truc »,
le moteur grommelait qu’il n’était « pas venu là pour souffrir »,
et le coffre à fusées réclamait qu’on « parle enfin des vraies urgences ».
Aphrodite, imperturbable, fendait les flots,
un peu lasse de ses équipiers,
et surtout de cet équipage humain qui ne savait plus, ni lire les étoiles,
ni se taire.
Jour 9
Il avait la forme d’un dos.
Un dos puissant, minéral, figé dans l’effort.
Toute une vie sur le ring, entre la plage et l’océan.
La tête cabrée vers le ciel
Je regardais cet arbre immense.
Comme on regarde son papa.
Jour 10
Elle s’était filmée trois fois, angle lumière, gloss, bonnet assorti.
— Reconnexion à la nature, mes p'tits chats !
Les chenilles descendirent de l’arbre, en ligne,
roulant fièrement du cul dans leur tenue de soie.
Elles prirent la lumière plein cadre dans le selfie.
La youtubeuse fit un 100m de niveau mondial.
Il la prit avec douceur, un verre, une feuille, pour ne pas lui abîmer une patte.
Il la posa au soleil, sur le muret.
Il sourit. Il avait fait ce qu’il fallait.
Elle, elle venait des caves.
Jour 11
Elle fixait la tablette. Puis le premier téléphone. Puis l’autre.
Tous affichaient la même météo.
Elle hésita longuement.
Derrière, un oiseau imitait une sonnerie.
Elle ne sut lequel décrocher.
Peut-être la rate.
Ou un début de lymphome.
Il miaula trois fois, pour vérifier sa voix.
Puis alla s’allonger sous le ficus.
Pour mourir dignement.
Ou digérer sa croquette.
Jour 12
Chaque matin, emplacement 15, 8h30, la microfibre
et Careless Whisper dans l'autoradio de la 207 Rallye.
À midi, il huilait ses pecs.
À 21h30, il dansait torse nu devant sa voiture.
Le jeudi, elle est partie avec le voisin à la Fiat Panda.
Depuis, c’est I Will Survive. À fond.
Il marchait au bord du ruisseau.
Une branche sèche et robuste barrait le sentier, insolente.
Il remonta sa manche, saisit le bois du bras droit.
La branche plia, grinça.
Son pied glissa.
La branche se redressa d’un coup.
Il chuta en dévers dans le houx.
Trois vieilles fougères, ayant suivi la castagne, ricanèrent dans le sous-bois.
Jour 13
Il pleuvait.
Le soleil perçait entre deux pins.
Je ne comprenais plus rien.
Mais je restai là,
trempé de lumière.
La tête cabrée vers le ciel,
je regardais cet arbre immense.
J'eus presque la sensation qu’il me passait la main dans les cheveux.
Jour 14
Elle approcha, l’air détaché, paréo sur les hanches.
— Tu lis quoi ?
— Kierkegaard : Le concept de l’angoisse.
Elle hocha la tête.
Puis recula.
Silencieusement.
Saloperie de ronce. Elle l’avait griffé.
Elle revint avec un sécateur.
Mais la ronce avait bougé.
Elle ne savait plus laquelle.
Autour, les autres frémissaient.
Elles avaient senti l’odeur.
Elles l’attendaient.
Jour 15
Dans une tour de la Défense, une Clim mourrait de chaud.
Alors qu’elle implorait le tableau électrique principal, de lui envoyer 1000 volts — “qu’on en finisse” — Kevin entra dans l’open space déserté. Impossible d’embarquer dans deux jours sans ses airpods.
Il lança la clim à fonds et quelques écrans pour voir la bourse. Il faisait une chaleur de Canyon de la mort ici. Elle attendrait.
C’est à toi ce joli lapin ?
Luc tenait dans ses mains Doudou le lapin. Il ne savait pas.
Sur la plage, le soleil, dans les yeux de Nina, la météo tremblotait.
Les premières gouttent d’eau salée laissèrent vite place à l’orage.
Les parents nageaient. Il lui tendit son portable. Elle le prit à deux mains fermes.
Ses yeux à nouveau secs firent quelques allez-retour entre le monsieur et le portable.
Elle le colla contre elle et lui tendit son doudou. Il sourit. Elle lui tourna le dos.
Jour 16
Elle s’enduisait de monoï.
Lui étalaient les mensonges.
Elle lui glissa entre les mains.
Lui,modèle GP22-12-XP, grillait les toasts avec minuterie LED et option bagel.
Elle, entre deux plaques métalliques sur un réchaud de camping.
Il la vit, tartine dorée, métal incandescent.
Prit un coup de chaud, grésilla et éjecta ses toasts avant la fin.
Jour 17
Ah ! ils avaient l'air tellement bien la zigounette à l'air.
P'tit Louis en avait ras le bob de porter son habit anti UV Lightning Mc Queen en plein cagnard.
Les autres garçons de son âge, eux, chantaient et couraient la flûte à l'air.
C'était pas juste. Sûr que le soleil, il le brûlerait pas, mais le cuire, ça oui.
- Maman?
- Oui mon chaton.
- Si je peux enlever les habits, je te dirai ce que fait papa avec tata pendant que j'ai foot le mercredi.
L'air sur sa peau était tellement agréable..
Martigues, mercredi 8 août.
Premier mercredi du mois.
La sirène de la caserne attendait son heure.
Jour 18
Tout s’est ouvert d’un coup.
La clairière n’attendait personne.
Elle brillait d’un vide parfait.
Il s'assit sur ses pattes arrières
et vibra, là. Longtemps.
Après une longue pause, assis contre cet arbre,
je cabrais la tête une dernière fois pour saluer ce mélèze géant.
Il était temps de reprendre mon chemin.
Jour 19
Le gars dit : « Je vais vers le gué du Fou. »
J’ai haussé les épaules — moi, c’était vers elle que j’allais.
On fendait les collines, l’air ondulait,
des ballots de paille comme des mirages.
Dans la cabine en hauteur, La radio toussait, moi aussi.
À mi-pente, il a bifurqué vers l’abattoir.
Moi, j’ai sauté dans les orties.
Et j’ai marché jusqu’à n’avoir plus de pieds.
La montagne guettait.
Elle n’avait pas besoin d’avancer.
Juste attendre.
Tout montait vers elle.
Un jour, elle relâcherait un pan.
Et ce serait juste.
Jour 20
Elle disait : on va où ?
J’ai dit : vers le bleu.
On a pris la 13, puis une départementale qui s’effritait.
Ses pieds nus sur le tableau de bord,
ses silences pleins d’averses.
À Brantôme, elle a voulu voir la Dronne.
Elle a plongé d’un coup, robe et tout.
J’ai attendu qu’elle remonte.
Elle n’est pas remontée.
Doigts glissants, reflets du soleil, gamine qui braille — pas facile, mais il réussit à poster :
"Sardaigne : déconnexion totale !"
Puis il rangea son portable.
Le wifi n'était pas top. Penser à changer de plage.
Jour 21
Il s’était enduit à gauche, à droite et au centre.
L’indice 50 comme programme.
Sur la plage, il dénonçait les coups de soleil systémiques.
Les capitalistes brûlaient la peau du peuple.
Vers midi, il sombra dans une sieste révolutionnaire.
Quand il se réveilla, il avait cramé.
La prochaine fois, il se parait une plage de droite.
Étant assis près d’un étang,
étant donné l’éloignement des lieux
et tant pis si quelqu’un passait,
je décidai — et tant mieux pour moi —
de profiter nu de cette belle étendue.
Jour 22
Au nom du sacro-saint principe de précaution, la municipalité avait installé des containers à crème solaire tous les dix mètres.
On avait grassement abusé de la gratuité, sans s’inquiéter du produit.
Des crises de psoriasis versicolore fulgurante éclatèrent.
On voyait çà et là déambuler des aoutiens tachetés.
Étant perdu au milieu d'un champ,
et tant qu’à faire, seul au monde,
étant donné l’heure avancée,
et tant pis pour la nuit,
je choisis de m'allonger sous les étoiles—
et tant mieux si elles tombaient.
Jour 23
Toujours allongé dans mon hamac, j’humidifiai mon majeur, le pointais vers le ciel, admirant au passage son insolente verticalité.
Le vent venait de l’ouest. J’irai donc vers l’est.
Je regardais mon gravel, qui après cette courte nuit avait les sacoches au-dessus des moyeux, et lui demandai son accord.
Il ne me répondit pas.
Nous partîmes donc vers l’est.
La théorie de la relativité, c'est bien,
mais Einstein aurait quand même pu consacrer un peu de son temps à l’invention d'un pneu increvable.
Jour 24
Il commença à enchainer les vrilles à la sortie du thermique.
Suspentes proches de l'horizontale.
L’autre arrivait plus haut, tête blanche, plumes striées de noir et de roux.
Un cercle large, puis un deuxième, en surplomb.
Il salua le parapentiste du regard, appréciant la manœuvre en connaisseur.
Elle fixait l’horizon qui se dit :
« Encore une qui cherche des réponses. »
Jour 25
6 h du matin le moteur du kangoo tournait. Le sud attendait.
— Chéri ? T’as pas vu mes tongs ?
— Dans le sac jaune, non ?
— Le sac jaune c’est les serviettes.
— Ben regarde dans le coffre.
— J’ai regardé dans le coffre.
Silence.
— Putain je vais pas faire 700 bornes avec mes chaussures de chantier.
— Maryse était ailleurs.
— Jean-Claude, monta dans la voiture.
Il la trouva gênante, posée là, en travers du sentier.
Il la poussa du pied, pour éviter une chute.
Sous la pierre, c’était une ville.
Tout s’éparpilla.
Certains moururent.
Le reste mit des jours à comprendre.
Jour 26
Cher Gérard,
Je sais bien ce qu’ils disent dans ton dos.
Qu’on ne t’a jamais vus avec personne.
Qu’un jour, tu as failli partir en retraite anticipée parce que “tu supportais plus le bruit de la machine à café”.
Ils se moquent. Ça les rassure.
Mais moi, je t’ai vus.
Quand tu as tenu tête à Morel,
quand tu as refusé de signer leur connerie d’évaluation.
Quand tu as raccompagné Audrey en larmes sans poser de question.
Tu n’as peut-être pas l’air aimable.
Mais tu es un homme droit.
Et ça, c’est rare.
Je voulais juste te le dire.
Je n’ai pas sus comment.
Claire
Jour 27
Argelès-sur-Mer, camping La Sardane.
— Nan mais t’as vu le prix des tongs ! Ils se foutent de la gueule du monde.
Quand tu penses qu’elles ont traversé la moitié de la planète dans un conteneur chinois,
fabriquées par un gosse qui va jamais à la plage,
vendues par un actionnaire qui fout jamais les pieds dans l’eau,
et toi t’es là, à douze balles la paire, à devoir choisir entre ça et un kilo de chipos.
Jean-Claude reposa la tong et desserra ses lacets.
En rentrant de vacances, ils trouvèrent la porte ouverte.
Sur la table du séjour, un pot de confiture de figue et un mot :
“Vous avez une très belle lumière.
Vous partez aux mêmes dates l’année prochaine ?”
Jour 28
Antoine regardait l’écran de sa console sans le voir.
Dans sa tête repassait en boucle la scène de la plage.
Elle l’avait embrassé sans prévenir, puis avait couru vers la mer.
Il avait suivi et ils l’avaient fait. Là. Dans l’eau. A la lumière d’une demi-lune.
Le soleil caressait les coques en bâillant.
Leurs reflets se mêlaient en aquarelle à la surface.
Une mouette, allongée sur le quai, leva une paupière pour m’observer.
Elle hocha lentement la tête.
Et me jugea inapte à la navigation.
Jour 29
Gerard entra dans le mobile home vide.
Sur la table, un mot.
« Je te quitte.
Tes tongs sont dans le barbecue.
Bon appétit. »
Le soleil regardait partir les vacanciers.
Gros mois d'aout cette année.
Il avait bossé dur, vu un paquet de nichons, et cramer du chauve à gogo.
L'heure était à l'été indien.
Costume orange et au lit à 20h.
Jour 30
Elles étaient là depuis trois jours.
Une paire de sandales en plastique, roses, taille 38, posées bien droites sur le muret.
Personne ne les réclamait.
Elles regardaient la mer.
Elles savaient que c’était fini.
Neijma pris un stylo et ouvrit son journal de vacances resté vierge :
" Je l'ai fait ! Il s'appelle Antoine."
Jour 31
Aphrodite rentrait.
Le GPS avait arrêté de parler.
Le baromètre dépressif fixait l’aiguille.
Le moteur toussait comme un vieux chien mouillé,
et le coffre à fusées murmurait qu’il aurait mieux valu couler.
Personne n’était bronzé.
Aphrodite soupira.
Elle aussi, elle aurait bien aimé rester à quai cette année.
Augusto émergea de la grotte à 11h30, ce 31 août.
Dix jours sans lumière, loin de toute vie humaine.
Il ne savait plus ni l’heure,
ni combien de jours il avait erré, perdu, dans le ventre de la terre.
Le soleil sur sa peau lui indiqua qu’il était sauvé.